La Tribune – Entre émeutes et violences: une France accoutumée aux manifestations

La Tribune du Supplément Enragé donne aujourd’hui,, 22 février 2021, la parole à Stanislas Montamat, qui nous livre son analyse quant aux nombreuses émeutes, et les débordements violents qui s’y déroulent, organisées chaque année en France. Par Stanislas Montamat.

Des millions de personnes ont manifesté ces dernières années en réaction à diverses causes. Cela étant, les manifestations ne sont pas toujours qu’un paisible itinéraire, d’un point A à un point B, pour faire entendre des voix protestataires. Certaines dérives peuvent être observées dont les plus familières sont le glissement vers des émeutes, avec des pics de violence accrus. Une émeute est un soulèvement populaire, un mouvement, une agitation, une explosion de violence, qui, la plupart du temps, est d’origine sociale. Les derniers événements avant le confinement peuvent en témoigner et ainsi être assimilés à des émeutes, notamment à cause du déchaînement de violences. 

Les engrenages de l’émeute

Les émeutes, aussi fréquentes soient-elles, paraissent à première vue le fruit d’une déconstruction totale, impossible à analyser. Néanmoins, il existe plusieurs explications quant à l’essence de ces phénomènes. En effet, une étude sociologique de ces mouvements permet d’en déterminer les causes rationnelles comme la précarité, le mal vivre, un sentiment d’injustice, d’insécurité…Ils ont aussi une origine politique où l’État est l’ennemi, jamais présent face aux manifestants, mais représenté sur le champ de l’émeute par les forces de l’ordre et les institutions capitalistes comme les banques, les magasins de luxe, les assurances … Tout cela sans oublier le côté subjectif de l’émeute. Les manifestants font corps et cette union s’incarne par son accoutrement : les gilets jaunes, les vêtements noirs des black-blocs, ou bien lors de l’assaut contre le Capitole où les fans de Trump arboraient des signes distinctifs marquant leur appartenance, des suprémacistes blancs aux néonazis. Mais l’émeute c’est aussi une fête qui se manifeste par la reprise en chœur de slogans et la présence d’instruments de musique, permettant aux manifestants d’exprimer leur joie d’être réunis ensemble. Au-delà de la fête, l’émeute en devient un spectacle où l’on se donne à voir, par le biais de photos et vidéos postées sur les réseaux sociaux par exemple. Ainsi ce corps traversant divers quartiers choisis au préalable, vagabonde entre joie, peur, solidarité et vertige. Outre l’origine politique de l’émeute, il est à même de se demander comment une manifestation pacifique peut-elle devenir un conflit envenimé par la violence ? 

L’émeute : conséquence d’un trop plein d’énergie et d’actes inconscients

En effet l’homme reçoit plus d’énergie que ce qui lui est nécessaire afin de vivre, il faut donc qu’il trouve un moyen de libérer ce surplus. Par le passé, celui-ci s’évacuait dans des fêtes et des rituels, quand les démocraties utilisaient les guerres. En définitive, l’émeute pourrait être le lieu où cet excédent d’énergie peut se libérer en allant jusqu’à la destruction des symboles de l’Etat capitaliste. Toutefois, il est important de tenir compte que dans l’émeute, le participant ne risque pas sa vie, comme à la guerre. Par ailleurs, un auteur nommé Raphaël Gély s’appuie sur les écrits de Michel Henry pour expliquer ainsi la possibilité de la violence où l’être contrit est une matière explosive, un orage prêt à éclater. Dans un contexte opprimant et étouffant, l’énergie de l’individu s’accumule et il lui faut trouver à l’exprimer. En somme, si rien n’est proposé à l’homme qui ne soit à la hauteur de son énergie, celui-ci tentera de combler le vide de son existence. L’énergie est alors susceptible de devenir une « force aveugle et possiblement violente ».

Mais l’émeute c’est aussi une violence maîtrisée. Lorsque le cortège se trouve face à un barrage policier, il n’y a pas de consignes d’ordres agressifs. Les premiers rangs s’arrêtent à une vingtaine de mètres de la police, laissant entre les deux un “no man’s land” dans lequel certains vont s’aventurer pour jeter des pierres ou tout autre objet trouvé sur place. Il est à noter que les manifestants sont venus sans armes (à part les black blocs) et que la pression montante, les mobiliers urbains vont être utilisés contre les forces de l’ordre. On parlera de violence maîtrisée quand un gendarme ou un policier va se retrouver isolé de son unité face aux émeutiers, et que ceux-ci ne vont pas s’adonner au lynchage, mais le laisser rejoindre son unité sous les quolibets de la foule. Seulement lorsque le trop plein d’énergie explique la cause d’une émeute, cela n’explicite guère qu’un être rationnel et pacifique puisse en venir à jeter un pavé sur les forces de l’ordre, et ainsi commettre un acte irraisonné. 

Selon l’anthropologue et psychologue Gustave Le Bon, pour comprendre ces actes, il faut s’intéresser à la « psychologie des foules ». Et ainsi ne pas penser l’acte irrationnel comme venant d’un individu même, mais comme le résultat d’un comportement induit par la foule.  Cette dernière est décrite comme une entitéindivisible et distincte de la simple addition des éléments qui la composent, et qui luttent pour les mêmes revendications. De cette masse naît une prédominance de l’inconscient chez les individus qui manifestent, ainsi qu’une “âme collective” menant à une conscience collective et donc une désindividualisation. La foule devient ici un tout. En dépit de ce qui a été dit, cette unité présente au sein de cette dernière, va faire naître en chacun un sentiment de puissance, de non-vulnérabilité et de perte de responsabilité. Ainsi les individus se retrouvent guidés par un instinct dit « primitif », les incitant à agir différemment que s’ils avaient été isolés. Ils en viennent à commettre des actes souvent dénués de sens et portés par la violence. 

L’absurdité des émeutes

Après de multiples journées d’émeute, d’occupation des ronds-points, le pouvoir est sorti vainqueur de ce bras de fer. Rien n’a changé et il est à penser que les émeutiers savaient pertinemment que leurs manifestations étaient vouées à l’échec. Tel est le sort de l’émeute. Alain Badiou, dans ses commentaires sur le roman de Victor Hugo, Les Misérables en vient à dire:

« L’émeute est un phénomène historique qui peut être infra-politique. L’insurrection, quant à elle, est un phénomène qui noue la politique à l’histoire. Si l’émeute est ambiguë et que de façon générale elle demeure obscure et ne renverse que rarement le pouvoir, l’insurrection est, quant à elle, « la rencontre de la vérité ». C’est le moment où le peuple s’inscrit dans l’histoire. »

En somme, devant l’étendue d’émeutes recensées ces dernières années, la plupart n’en reste pas moins absurde et dénuée de sens.

Sources
  • Psychologie des foules, Gustave Lebon.
  • La part maudite, Georges Bataille.
  • Rôles, action sociale et vue subjective: recherches à partir de la phénoménologie, Michel Henri.
  • Bellone ou la pente de la guerre, Roger Caillois.
  • Victor Hugo, la grande prose de la révolte: conférence donnée au musée du Quai Branly, Paris, 2015, Alain Badiou.
  • Le vertige de l’émeute de Raymond Huët.

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