La Tribune – Entre perte de lien et isolement: les étudiants au bord du précipice

La tribune du Supplément Enragé du jeudi 21 janvier 2021 consacrée aux conditions de vie, impactées par la crise sanitaire liée à la Covid-19, des étudiants français. Par Stanislas Montamat.

Le 15 mars 2020, le premier confinement entre en vigueur en France et concerne 3,9 milliards d’individus dans le monde.

Depuis, la population française ne cesse de vagabonder entre confinements, couvre-feu et périodes de relâchement. Les français se sont vus imposer différentes contraintes encore inconnues de leurs modes de vie habituels. Les étudiants ont été particulièrement impactés par ces nombreuses adaptations, notamment la mise en place des cours en distanciel pour la majorité d’entre eux. Compte tenu des changements induits par la crise sanitaire qui s’imposent encore et encore, on constate une perte de sens chez beaucoup de jeunes. Bien que chacun d’eux appréhende subjectivement cette pandémie, on retrouve certaines similitudes dans leurs comportements.

De l’incapacité des étudiants à se projeter…

La première des conséquences de cette crise découle de l’incapacité des étudiants à pouvoir se projeter sur les prochaines années. En effet, le défi étudiant ne réside-t-il pas dans la capacité à s’imaginer et se concevoir un avenir certain ? Ainsi, face à l’impossibilité d’entrevoir la construction d’un projet de vie, ces jeunes ne peuvent qu’entamer des réflexions courtermistes. Ils se retrouvent dans une situation très délicate, plongés dans l’incertitude quant au déroulement de leurs études. Bien que les Facultés et écoles essaient, pour la plupart, d’optimiser au mieux l’organisation de leur travail, un nombre conséquent d’entre eux font face à un réel risque de décrochage. Entre l’absence de stimulation lors des cours en distanciel et la détermination inexistante, beaucoup ne suivent plus que le strict minimum. S’ils n’ont pas déjà décroché, ils se sentent aux prises avec un contexte où ils ne comprennent plus l’essence même de leurs études. Ils ne savent plus comment se positionner, paralysés par une incompréhension totale pouvant mener à l’abandon et l’écroulement de leurs projets, de leurs études ou bien même des deux réunis. Ces constats sont d’ailleurs renseignés par le témoignage de cet étudiant: 

« Je suis en première année à l’université et j’ai eu beaucoup de mal à me mettre sérieusement au travail dans la mesure où je n’ai pas eu un seul cours en présentiel. Ma rentrée, je l’ai faite dans mon lit, devant mon ordinateur, j’ai suivi dix minutes de cours avant de décrocher et ça a été pareil pour tous ceux qui ont suivi. Résultat : les examens sont arrivés et je n’ai rien suivi du semestre. J’ai donc passé mes vacances de Noël dans le stress et ai dû essayer de rattraper tous mes cours. Je pense que les cours en présentiel ne reprendront pas cette année. J’appréhende vraiment le retour des cours à la normal tout simplement parce que je n’aurai pas mis les pieds dans une salle de classe pendant un an et demi. « 

…à la perte de sens

Lors de l’intervention de Jean Castex, jeudi 14 janvier à Paris, Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur a annoncé consacrer toute son attention au malaise  étudiant afin de répondre aux nombreuses plaintes recensées à cause de la crise. En effet depuis presque un an, la Covid-19 est partie prenante de nos vies et mis à part les annonces quant aux fermetures ou réouvertures de Facs et écoles sous telle ou telle condition, le gouvernement n’avait pas réagi aussi vigoureusement avant jeudi dernier.

Si l’année écoulée a forcé les étudiants à s’adapter au contexte actuel, ce n’est pas sans conséquences. Au-delà au-delà de la difficulté de projection, le manque de « sens » est au rendez-vous. Entre la possibilité d’obtenir des diplômes « sans valeurs » et leur épuisement moral, l’impact de la crise chez ces jeunes est évident. De plus, le manque de lien et l’isolement généralisé de ces derniers mois ont mis à mal leur niveau de sociabilité. Mis à part quelques réunions entre amis de temps en temps, pour les plus chanceux, ils n’ont plus aucun rapport social.

Ainsi, au moment où les étudiants sont censés se constituer un réseau grâce aux nombreuses interactions sociales propre à cet âge de la vie, ils se retrouvent confrontés à eux-mêmes, sans rencontres, ni sorties. Bien que quelques étudiants occupent leur pensées grâce aux séries Netflix, aux cours pour ceux qui les suivent encore, ou d’autres divertissements, maints restent confrontés à leurs pensées existentielles. N’ayant plus de possibilité d’écoute et de dialogue, la mort, la misère, l’ignorance, en somme le sens d’une vie, deviennent une préoccupation dominante pour ces étudiants isolés. Effectivement, survivre suffisait il y a quelques siècles pour exister, mais dans un pays comme la France où confort et sécurité peuvent être maximisés, la quête de sens est fondamentalement nécessaire pour accomplir sa vie.

Jusqu’à la précarité

En dehors de ces problèmes psychologiques et existentiels, vient s’ajouter la précarité matérielle du fait de la raréfaction des « jobs étudiants », menant au désespoir matériel. La plupart du temps, les villes universitaires sont des lieux dynamiques et de ce fait onéreux. L’accès au logement est donc complexe. Par ailleurs, on constate que 46% des étudiants ont une activité rémunérée en dehors des cours selon l’Observatoire de la vie étudiante. Le marché des jobs étudiants est de moins en moins accessible par manque d’offres, notamment dans des milieux comme la restauration qui n’embauche plus depuis quasiment le début des restrictions sanitaires. La conséquence est évidente : la pauvreté chez les étudiants ne cesse d’augmenter d’où les recours aux Restos du cœur ou encore au Secours populaire de plus en plus fréquents. Les problèmes matériels finissent par prendre le pas sur les préoccupations intellectuelles. En plus d’être une crise sanitaire, la Covid-19 devient une crise psycho-socio-économique profonde, aux conséquences structurelles à long termes non-négligeables.

Sources

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