Leur combat : nos droits – Hubertine Auclert

Un nouveau portrait de la collection « Leur combat: nos droits », du Supplément Enragé, se penchant sur le parcours de figures qui ont oeuvré pour les acquis dont nous disposons, avec aujourd’hui la mise en lumière d’Hubertine Auclert. Par Tom Chartier.

Hubertine Auclert: une féministe audacieuse contre le patriarcat républicain

De #MeeToo à Balance ton Porc, le féminisme contemporain connaît un revirement théorique, chamboulant les conceptions sociales ancrées jusqu’alors dans nos sociétés occidentales. Hubertine Auclert est celle qui a impulsé ce changement pour la première fois, en France, et ce, à une époque où une femme ne pouvait avoir de compte bancaire personnel. Socialiste convaincue, oratrice convaincante, féministe originale et théoricienne impliquée, Hubertine Auclert a changé le visage du féminisme de telle sorte que son fantôme plane,  aujourd’hui encore, au -dessus de ceux ayant remis en cause la justice de son combat.

D’une enfance républicaine à un engagement indépendant et décomplexé

Née en avril 1848 dans une petite commune de l’Allier, Hubertine Auclert apprend, en premier lieu, la politique par son père. Celui-ci était un riche fermier, maire de la commune, et farouchement républicain, ce qui le fera s’opposer à l’institution du 2nd Empire par Louis-Napoléon Bonaparte en 1851. Sa mère est aussi une figure de soulèvement contre l’autorité, car elle s’occupe des « filles-mères » (femmes ayant accouchés avant leur mariage), à l’époque vigoureusement rejetées par leur famille. Elle suit des études classiques dans un pensionnat religieux, avant de tenter de rejoindre la vie monastique à la mort de son père. Celle-ci lui est une première fois refusée, mais elle sera contrainte d’y retourner par son frère en 1866. Elle sera toutefois exclue une seconde fois car elle est jugée par les sœurs comme trop indépendante, et irrévérencieuse. Elle conservera un fort sentiment  anticlérical, qui se ressentira dans ses positions au sein de la lutte féministe.

Elle sort de cette vie aussi libre qu’indépendante (maintenant en possession de l’héritage de ses parents) et commence à se mobiliser dans ce qui est à l’époque des « Banquets Républicains ». En effet, l’interdiction de réunion à caractère politique avait mis à mal le syndicalisme naissant et les volontés populaires révolutionnaires. C’est donc sous couvert d’un bon dîner entre amis que les plus fervents républicains se retrouvaient pour organiser le retour de la République. Hubertine part finalement à Paris après la déclaration de la IIIe République, qui ouvrit la voie à de nouvelles formes d’activismes et qui, pour la première fois, mis en place un suffrage universel (jusqu’alors, le suffrage était censitaire, c’est à dire conditionné au payement d’un impôt). C’est alors que vont se préciser ses sujets de controverses préférés, comme les exigences d’éducation, d’indépendance économique, le retour du divorce, et finalement le droit de vote. Tout ceci se retrouve plus largement dans sa lutte pour la révision du premier Code Civil, celui de Napoléon, datant de 1804, et qui proclamait alors que les femmes étaient de nature mineures juridiques (au même titre que les étrangers, les enfants et les fous). Elle serait sera alors la première à se déclarer publiquement « féministe », et sera, de même, une des premières à lutter pour la dénonciation de la spécificité de l’oppression des femmes, du fait de leur travail gratuit au sein de la famille.

Un activisme en rupture

Manifestation d’Hubertine Auclerc pour le droit de vote des femmes

Hubertine s’engage d’abord auprès de l’Association pour le Droit des Femmes, crée en 1870 par Léon Richer, qui sera dissoute en 1877. Ce collectif deviendra la Ligue Française pour le droit des femmes, où l’on retrouvera la célèbre Maria Deraismes, ou encore, comme le président d’honneur V. Hugo. Il est nécessaire de souligner qu’à cette période, le militantisme féministe est mort avec le bain de sang de la Commune de Paris, qui verra s’éteindre dans une quasi-indifférence, beaucoup de grands penseurs socialistes et féministes de l’époque. Ainsi, M. Deraismes et son collectif vont prôner un militantisme limité par la demande d’une affirmation de l’égalité civile (afin de mieux remplir les devoirs ménagés de la mère et de l’épouse). Fervente républicaine pour qui la participation politique est élevée en principe fondateur. H. Auclert va prendre le contre-pied des ces théories en affirmant la nécessité d’une égalité d’abord politique.

Pour elle, si l’égalité politique avait été affirmée au départ des idées Républicaines, l’inégalité civile n’aurait jamais été aussi bien instituée.

Toutefois, cette demande d’égalité face au suffrage ne sera pas retenue par le Congrès  International du Droit des Femmes de Paris de 1878. Ceci marque alors la rupture d’Hubertine avec le féminisme « classique », notamment après la censure de celle-ci par Deraismes lors d’un discours qui aurait dû être prononcé au Congrès. Elle est convaincue que ne pas affirmer un droit revient à le contester et que Deraismes et Richer ont tort de croire que l’intégration républicaine des femmes viendra des gouvernants, quand la participation féminine aux révolutions n’a jamais reçu de contrepartie. Elle y voit la preuve que les dirigeants sont davantage des hommes qui refusent tout partage de leur pouvoir que de vrais démocrates. Cette trahison dans le rang de ses camarades la poussera à entamer un activisme plus personnel. Cela ira jusqu’à la création en 1876 de la société « Le Droit des Femmes », qui deviendra la société « Le Suffrage des Femmes » en 1883 (et la voilà devenue la première suffragette française).

Elle va alors lancer un appel profondément socialiste à toutes les Femmes :

« Femmes de France, nous aussi nous avons des droits à revendiquer : il est temps de sortir de l’indifférence et de l’inertie pour réclamer contre les préjugés et les lois qui nous humilient. Unissons nos efforts, associons-nous ; l’exemple des prolétaires nous sollicite ; sachons nous émanciper comme eux ! »

Elle participera alors au 3e Congrès Socialiste Ouvrier en 1879, pensant trouver du soutien pour l’égalité parmi la gauche, mais les réponses se font rares. Elle affirme que : « Une République qui maintiendra les femmes dans une condition d’infériorité ne pourra pas faire les hommes égaux ». Elle est cependant acclamée comme une oratrice exceptionnelle, mais aussi comme « la déléguée de neuf millions d’esclaves (…), la moitié déshéritée du genre humain » qui se soulevaient de plus en plus contre la double oppression patronale et patriarcale. Elle y fustigera, de plus, les fausses excuses et l’hypocrisie des gouvernants, qui justifiaient les inégalités politiques par la prétendue emprise de la religion sur le genre féminin, sans pour autant empêcher le clergé lui-même de voter : « Supposez-vous donc que les prêtres et les jésuites ne votent pas pour eux-mêmes ? ». Finalement, en refusant la liberté et l’égalité aux femmes, c’est le principe même de souveraineté populaire, inhérent aux valeurs républicaines, qui est bafoué selon elle : « Républicains, qui vous croyez radicaux, socialistes (…) ; vous êtes des autocrates, vous niez la liberté, vous niez l’égalité ».

Hubertine Auclert, entre désobéissance civile et anticolonialisme

En 1880, Hubertine Auclert décide que si les femmes n’ont pas de représentation légale, alors elles ne devraient pas être dans l’obligation de payer les mêmes impôts que les hommes. Elle commence donc, suivie par son collectif, une grève générale de l’impôt. Cette tactique est tirée du livre de H. D. Thoreau « La désobéissance civile », qui fit de même en 1846 pour lutter contre l’esclavage  du sud des États Unis et les guerres Américano-Mexicaines. Dans cette tâche, Hubertine sera conseillée par un avocat, A. Lévrier, qu’elle épousera quelques temps plus tard. Elle est contrainte de céder aux huissiers en 1881, du fait du rejet de sa demande par la haute juridiction administrative. En réponse à cette défaite, elle va lancer le journal « La Citoyenne », qui sera considéré, à l’époque, comme la figure de proue du mouvement féministe. Elle y proposera un véritable contrat de mariage, avec une réelle séparation claire et précise des biens. Finalement elle finit par faire évoluer le mouvement en cernant l’importance de la conquête de la langue, avec la féminisation de certains mots, comme « témoin« , « avocat« , « électeur« , etc car : « Quand on aura révisé le dictionnaire et féminisé la langue, chacun de ses mots sera, pour l’égoïsme mâle, un expressif rappel à l’ordre »

En 1888, elle s’installe en Algérie pour suivre son époux, alors nommé juge de paix. Elle y demeurera jusqu’à la mort de celui-ci, profitant de cet éloignement métropolitain pour enquêter sur la condition féminine locale. Elle continuera alors les travaux des rares féministes anticolonialistes de son époque telles que Louise Michel ou Olympe Audouard.

Elle y dénoncera l’antisémitisme et le racisme omniprésent, ainsi que la condition exécrable des femmes algériennes. Elle considérera que le colonialisme français a aggravé la situation sur place en tolérant la conservation des lois et des pratiques coutumières, tout en refusant la possibilité d’une éducation par la confiscation des écoles religieuses (alors seule source d’apprentissage). Elle est ainsi une des premières à préconiser une assimilation des populations colonisées, et une prise de conscience des femmes européennes des grandes avancés induites par les modes de pensées qu’offraient alors les périodes préislamiques. Tout au long de sa vie elle restera une fervente défenderesse des femmes arabes, et ne cessera de critiquer la colonisation à travers ses articles dans « Le Radical Algérien » ou par la parution de son livre « Les femmes arabes en Algérie ».

Le retour d’une vie de militante en Métropole

Elle met fin au journal « La Citoyenne » dès son retour en France à cause de difficultés financières, mais continue toutefois la rédaction d’articles engagés dans « La libre parole »

Hubertine Auclert à la une du « Petit Journal » après avoir cassé une urne.

En 1900, elle sera même une des membres fondatrices du Conseil National des Femmes Françaises, une organisation de groupes féministes intersectionnels qui soutiendront l’égalité politique. Elle connaîtra en 1908 les premiers résultats de ses combats, par l’autorisation pour les femmes mariées de profiter de leur salaire. Alors âgée de 60 ans, elle continue encore et toujours son combat pour l’égalité politique complète, qui la mènera à briser symboliquementune urne officielle, à Paris, lors des élections municipales. Puis en 1910, avec Marguerite Durand, elle se présente comme candidate aux élections législatives, même si celle-ci se verra refusée. Elle utilisera finalement la figure de J. D’Arc pour personnifier ses positions en disant que « [Elle] fut la personnification du féminisme, elle ne tint compte ni des usages, ni de l’autorité des puissants, et elle usa, malgré les hommes, des droits des hommes pour sauver le pays ».

Elle est, et demeure encore, une des premières et des plus importantes figures du féminisme du XIXe siècle. De par sa ténacité et son originalité dans ses positions, très avant-gardistes, elle sera considérée comme la première féministe à avoir fait entrer les femmes dans une véritable lutte intersectionnelle, qui se retrouve encore actuellement dans les conceptions du féminisme de gauche. Elle sera enterrée au Père Lachaise en 1914, en face d’Honoré de Balzac, la déclaration d’égalité des femmes devant le suffrage pour orner sa tombe, comme un dernier hommage à son objectif qui ne verra le jour que 30 longues années plus tard.

Hubertine Auclert, incarnant plus que le renouveau d’un mouvement profondément républicain, fera du féminisme et du suffragisme des principes sociaux fondamentaux, que l’on ne pourrait voir disparaître de nos jours. C’est en réalité grâce à ces gens, au courage égal à leurs convictions, que notre société a avancé, avance et avancera toujours en faveur des oppressés, du moins, il est permis de l’espérer.

Sources
  • Photo de couverture: Portrait d’Hubertine Auclert par l’Agence Roy (1910)


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