Les Enquêtes du Sup’ – Tchad: un régime politique en pleine mutation ?

Une nouvelle Enquête du Supplément Enragé consacrée à la situation politique et sociétale du Tchad, au cœur de l’actualité internationale ces dernières semaines.

par Alizée Studzinski

Pays clé dans la coopération multinationale du G5 Sahel, le Tchad est aujourd’hui en pleine transition politique après la mort de son maréchal-président Idriss Déby Itno le 18 avril 2021. Pour autant, ladite transition doit s’opérer de la manière la plus paisible possible, afin de garantir une présence semblable du Tchad dans le G5 Sahel, au risque de fragiliser encore davantage la région de l’Afrique de l’Ouest.  

Idriss Déby Itno, annoncé mort au combat après trente années au pouvoir, est symbolique pour l’avenir du Tchad et de toute la région d’Afrique de l’Ouest. En effet, l’implication du pays dans la sécurisation de la zone sahélienne et dans la lutte contre le terrorisme islamiste était majeure.

La « perte d’un ami courageux » de la France

Le maréchal-président du Tchad, dont la mort a été officiellement annoncée le 20 avril 2021, alors même qu’il devait être officiellement déclaré vainqueur de l’élection présidentielle pour la sixième fois. Annoncé mort au combat après trente années au pouvoir, le maréchal-président était admiré par son armée, ayant même été nommé « Maréchal du Tchad » en août 2020. Un tel rôle a exacerbé le profil guerrier du défunt président et a renforcé l’attachement du président pour son armée (et vice versa). Ce titre lui ayant été conféré symbolise la personnification du pouvoir militaire en l’homme qu’était Idriss Déby Itno. Alors quoi de plus symbolique qu’une mort d’un guerrier au combat ? Depuis le 11 avril 2021, jour de l’élection présidentielle tchadienne, plusieurs groupements du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT) descendent depuis la frontière libyenne afin de rejoindre N’Djamena. Cette entité, basée majoritairement en Lybie dans le Fezzan, et créée en 2016 par Mahamat Mahdi Ali est composée d’anciens officiers de l’armée dissidents déserteurs et mercenaires tchadiens tous opposés au régime de Déby père depuis de nombreuses années.

Le 17 avril, le FACT avait pénétré dans le nord de la province du Kanem à 300 kilomètres environ de la capitale tchadienne. L’armée tchadienne terrestre avait été déployée pour chasser ces insurgés du territoire. Le président Tchadien, ayant souvent eu à faire face aux rebelles durant tous ses mandats présidentiels, a choisi de soutenir ses troupes en les suivant sur le terrain comme il avait l’habitude de le faire, mais y est décédé des suites d’une blessure par balle le 18 avril.

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Tchad Mahamat Mahdi Ali
Mahamat Mahdi Ali, initiateur du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT) (Source: BBC)

Les funérailles du maréchal-président tchadien se sont tenues le 23 avril dernier en présence de nombreux chefs d’Etats dont le président français Emmanuel Macron. Beaucoup ont salué l’homme et son implication dans la sécurisation de la zone sahélienne. La France a, quant à elle, soutenu qu’elle perdait « un ami courageux », au demeurant, un maillon clé de la stratégie de la France dans la lutte contre le terrorisme au Sahel, entreprise depuis 2013 avec l’opération Serval. Mais la coopération militaire franco-tchadienne existe depuis plus longtemps. En 1986, N’Djamena a été, capitale du Tchad, a été le siège de l’opération française Épervier. C’est donc naturellement qu’en 2014, à la création de l’opération Barkhane faisant suite à l’opération Serval, que le principal poste de commandement de l’opération fut érigé à N’Djamena, alors même que la France disposait de bases au Mali. La capitale tchadienne en plus de Niamey, capitale du Niger, sont aussi des bases aériennes clés pour l’envoi des troupes du dispositif Barkhane.

De plus, avec une des armées les mieux formées, équipées, et expérimentées d’Afrique, le Tchad est le contributeur le plus important de la force conjointe du G5 Sahel (environ 1 850 soldats sur 6 000). En février 2021, le Tchad a même déployé 1 200 hommes supplémentaires dans le cadre de la force conjointe du G5 Sahel. L’armée tchadienne est donc un véritable soutien pour les forces françaises de l’opération Barkhane, d’autant plus que le Tchad participe activement à la Mission des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) avec une capacité de 1 500 hommes sur 13 000 déployés dans le cadre de cette mission. 

Le risque d’aggravation de l’insécurité régionale

Ainsi, le Tchad perd son président, mais le G5 Sahel et la France perdent un grand soutien en la personne d’Idriss Déby Itno pour la sécurisation de cette zone d’Afrique de l’Ouest. La mise en place d’un Conseil militaire de transition par l’armée, pour au moins dix-huit mois, et la nomination d’un des fils d’Idriss Déby Itno, Mahamat Idriss Déby, au poste de nouveau président, offre une perspective incertaine quant à l’avenir du pays. Plus largement, la mort du Maréchal du Tchad fait craindre pour l’avenir sécuritaire de la région. A ce titre, la stratégie de la France, à travers les mots Jean Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, est de parvenir à une transition militaire d’une « durée limitée » qui conduise à un « gouvernement civil et inclusif ». En effet, un gouvernement transitoire qui s’installerait dans la durée aurait pour conséquence de laisser la gouvernance du pays dans un état de flottement très déstabilisant. Un éventuel changement de régime ou des rapports de force existants au pouvoir serait symbole de fracture politique au Tchad, pays longtemps considéré comme un « îlot de stabilité » dans la région. Enfin, une transition de longue durée retarderait les activités du G5 Sahel, le Tchad présidant cette institution et constituant un véritable rempart contre le terrorisme islamiste dans la région.

Ajoutons à ces éléments que beaucoup de Tchadiens, notamment issus de la diaspora, perçoivent la mort de leur maréchal-président comme mystérieuse. En effet, le défunt décède alors même qu’il allait officiellement être annoncé comme vainqueur de l’élection présidentielle. D’autant que le successeur, à savoir le fils du défunt, fraichement déclaré président, n’a pas la même aura que son père, notamment auprès du personnel militaire. L’armée tchadienne, ethniquement divisée et inégalitaire sur différents plans pourrait mettre à mal le Conseil militaire de transition dirigé par le nouveau chef d’État tchadien, en constituant par exemple des factions rebelles hostiles au pouvoir en place. Enfin, en prônant la constitution d’un gouvernement plus inclusif, le nouveau président prend le risque de voir proliférer, dans tout le pays, de multiples factions désireuses de gagner en pouvoir. Or, toutes ces velléités étaient soigneusement réprimées par l’ancien président tchadien. Sur le plan politique, le régime de Déby fils semble similaire à celui de son père. Mais ce système reste très fragile, car malheureusement basé sur une certaine forme d’autoritarisme et un clientélisme très répandu.

Enfin, les insurgés du FACT ne soutiennent pas ce nouveau président et le Conseil militaire de transition. Même si historiquement, le FACT et autres groupes dissidents au régime de Déby père ne sont pas parvenus à déchoir le président, la fragilité du régime, résultat de la mort soudaine de ce dernier, laisse une potentielle fenêtre d’opportunité pour s’emparer de N’Djamena. Cette situation effraie le nouveau gouvernement tchadien et les populations qui craignent une recrudescence de la violence armée.

Aujourd’hui, de plus en plus de manifestations sont à déplorer contre la mise en place de cette transition car suspectent un coup d’État. De plus, une série de mesures sont contestées comme la suspension de la Constitution, la dissolution de l’Assemblée nationale et du gouvernement, l’adoption d’une charte de la transition, la mise en place d’un couvre-feu ou encore la fermeture des frontières terrestres et aériennes. Mais même si les militaires, en procédant à cette transition, ont mis de côté la Constitution et dissous le gouvernement pour mettre en place le fils de feu Déby au poste de président, la communauté internationale n’a pas condamné cette initiative. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, lui, s’est réuni le 22 avril 2021 pour discuter de cette situation de crise au Tchad. Mais la situation est complexe car le Tchad est un acteur majeur de la sécurisation de la zone Sahel et a, entre autres, contribué à stabiliser d’autres pays africains comme le Soudan et d’autres en Afrique centrale. La mobilisation de l’Union africaine dans la résolution de cette crise est donc peu envisageable.

Quelles conclusions tirer de la mort de Déby

La mort d’Idriss Déby Itno, grand soutien de la force conjointe du G5 Sahel, fait perdre aux soldats français de la force Barkhane un allié de poids.

Le Conseil militaire de transition mis en place par l’armée et l’arrivée du fils du défunt au pouvoir, laisse planer une certaine incertitude quant à l’avenir politique du pays. De plus, le retour des rebelles du FACT inquiète pour le maintien de la stabilité du pays. Par ailleurs, un changement de régime politique au Tchad fait également craindre à un revirement du pays dans son implication dans le G5 Sahel, pays pourtant central dans la coalition multinationale. La région deviendrait encore plus vulnérable face à la menace jihadiste qui sévit dans la région depuis déjà de nombreuses années.

A ce jour, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine (CPS) entend vouloir accompagner la transition et statuer sur le sort du pays. Cette instance panafricaine est composée de 15 pays africains dont la plupart des membres étaient contre des sanctions à l’encontre du Tchad. Ainsi, le 14 mai dernier, l’Union africaine a officiellement décidé de ne pas émettre de sanctions à l’encontre du Tchad, alors même qu’un an plus tôt, le Mali avait été sanctionné après la prise de pouvoir par la junte. Mais le Tchad étant un pays central dans la lutte contre les jihadistes dans la région sahélienne, l’organisation fait preuve d’une grande indulgence.

Sources

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