Les Enquêtes du Sup – Elections en Ethiopie: continuité ou changement ?

Elections législatives et régionales en Ethiopie: continuité ou changement ?

Une nouvelle enquête du Supplément Enragé sur les élections législatives et régionales en Ethiopie, et leurs conséquences sur la politique menée par l’Etat.

par Alizée Studzinski

L’Éthiopie, puissance phare de la Corne est-africaine, est confrontée depuis novembre 2020 à une crise humanitaire et sécuritaire de grande ampleur dans la région du Tigré, au nord du pays. Alors que le pays connaissait déjà des tensions et violences politico-ethniques, la crise au Tigré est venue amplifier ces phénomènes. C’est dans ce contexte que se sont tenues les élections législatives, initialement prévues en 2020.

Le résultat des élections législatives est officiellement tombé le 10 juillet 2021 et a plébiscité la coalition du Parti de la prospérité (PP), dirigée par le Premier Ministre Abiy Ahmed, en poste depuis 2018. Même si le Premier Ministre est sévèrement contesté par une partie des Éthiopiens, il semblerait que ces derniers aient accordé une large victoire au PP avec 421 sièges sur 436.

Entre espoir de grandes réformes et mouvements de contestation populaires

Depuis déjà quelques années, l’Éthiopie fait face à des troubles socio-politiques. Désireux de mettre fin à l’autoritarisme et à la répression du gouvernement en place, les Éthiopiens se sont massivement mobilisés dans les rues. Une manifestation de mars 2018, menée par les ethnies Amhara et Oromo a d’ailleurs conduit à la démission du Premier Ministre Haile Mariam Dessalegn, en place depuis 1991, juste après la junte militaire. L’arrivée de son successeur Abiy Ahmed en avril 2018 fut un vrai symbole d’espoir pour un retour à la sérénité politique, car ce dernier promouvait la paix et le rétablissement de l’ordre dans un pays menacé par la division. Il avait annoncé vouloir mener des réformes afin de libéraliser la nation sur les plans économique et politique. Enfin, il a obtenu le Prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir été à l’initiative d’un traité de paix avec l’Erythrée après plus de 50 ans de conflits.

Mais la prise de pouvoir de Abiy Ahmed fut aussi un symbole ethnique fort. Il est issu de l’ethnie Oromo, majoritaire en Ethiopie mais absente du pouvoir depuis de nombreuses années. Couplée à son ambition de plus de démocratie, l’objectif d’Abiy Ahmed était de rééquilibrer le pouvoir entre les forces ethniques en Ethiopie. Pour autant, cette arrivée a conduit à l’accroissement de vives revendications ethnico-politiques dans plusieurs États du pays, notamment dans la communauté Amhara. En effet, après vingt-sept ans de vie politique dirigée par le parti unique du Front démocratique révolutionnaire du peuple (EPRDF) qui agissait largement en faveur de la communauté tigréenne (minoritaire dans le pays), l’arrivée de Abiy Ahmed a laissé de la place aux revendications des groupes qui se sont sentis victimes de cette longue domination ethnique. Cela a d’ailleurs provoqué à d’importantes manifestations antigouvernementales. De plus, depuis le choix du gouvernement du rapprochement avec l’Erythrée, les tensions n’ont fait que décupler. Une partie de l’ethnie originelle du Premier Ministre s’est même détournée de lui. Dès lors, les manifestations dans tout le pays se sont intensifiées, et ont eu pour conséquences des heurts violents. Quasiment 300 morts sont à déplorer.

Mais depuis novembre 2020, la crise dans la région du Tigré a encore plus mis à mal le rapport entre pouvoir central et entités fédérées.

Le rapport de force entre État fédéral et États fédérés exacerbé par le conflit au Tigré

Alors que le pouvoir central était contesté par la population, le conflit au Tigré devient un nouveau facteur de tensions. Pour rappel, le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), au pouvoir dans l’État tigréen, et ayant fait partie de la coalition gouvernementale au pouvoir de 1991 à 2018, a des velléités autonomistes et est entré en rébellion contre le régime fédéral éthiopien. Cette rébellion prend sa source dans le rétablissement des relations avec l’Erythrée car c’est notamment dans cette région qu’ont eu lieu des affrontements et revendications territoriales entre les deux pays. S’est ajoutée à cela, en 2019, le projet gouvernemental de mise à l’arrêt du système politique ethnocentré. Et cette décision a affaibli la position de l’ethnie tigréenne étant donné que le FLPT n’a pas voulu fusionner avec le Parti de la prospérité d’Abiy Ahmed pour les élections législatives dont la tenue était initialement prévue en 2020. Enfin, ce sentiment antigouvernemental s’est d’autant plus accru à l’issue du report de ces dites élections par Abiy Ahmed, pour cause de coronavirus, limitant encore plus le poids politique du Tigré qui ne pouvait pas conduire ses propres élections régionales.

Aujourd’hui, malgré une intervention des forces militaires gouvernementales contre les dissidents tigréens en novembre 2020 et un cessez-le-feu fin juin 2021, la violence n’a pas cessé, au contraire. Et de nouveaux protagonistes s’immiscent même dans le conflit à l’instar des forces militaires érythréennes. La situation sécuritaire comme humanitaire est extrêmement préoccupante. En effet, les agences des Nations Unies dénoncent des exactions de civils en masse et alertent sur la famine qui sévit dans la région. Le 2 juillet dernier, l’Organisation des Nations Unies annonçait que 400 000 personnes avaient « franchi le seuil de la famine et 1,8 million personnes supplémentaires sont au bord de la famine » au Tigré. Les aides humanitaires peinent à avoir accès à la zone de conflit, cela ayant été amplifié par la destruction, début juillet, de deux ponts cruciaux pour l’acheminement d’aide au Tigré. S’ajoute à cela le départ massif de réfugiés éthiopiens vers le Soudan pour fuir les conflits et la misère.

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La crise éthiopienne aggrave la famine (Source: RFI)

Le conflit au Tigré a provoqué une importante vague d’indignation de la part de la population locale et de la diaspora éthiopienne à l’étranger. Le Premier Ministre est controversé pour son manque de transparence vis-à-vis de certaines communautés à l’instar des Amharas. Le 22 juin dernier, l’armée éthiopienne ordonne une frappe aérienne en zone tigréenne, au nord-ouest de Mekele. Mais cette frappe aérienne atteint un marché très fréquenté à Togoga faisant au moins 64 morts et 180 blessés. Enfin, il est accusé d’empêcher l’aide humanitaire d’atteindre les zones sinistrées, et donc de venir en aide aux populations, entre autres tigréennes. Mais les parties au conflit s’accusent mutuellement de cet acte.

Alors que l’image d’Abiy Ahmed semble ternie, son parti a pourtant obtenu 97% des sièges aux élections législatives il y a dix jours.

Des élections législatives révélatrices de l’épuisement des Éthiopiens ?

Les élections législatives, initialement prévues pour 2020, auraient pu être l’occasion pour le peuple éthiopien d’acter son mécontentement par les urnes. Mais au contraire, le Parti de la prospérité (PP) porté par Abiy Ahmed a largement remporté les scrutins, alors même que les réformes économiques et politiques, ainsi que la guerre au Tigré semblaient avoir décrédibiliser son image.

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Le Premier Ministre éthiopien, Abiy Ahmed (Source: Le Monde)

Mais comment parler de victoire écrasante lorsque les forces d’opposition sont peu représentées et que certaines régions, notamment opposées au gouvernement central n’ont pas pu voter ? Le scrutin a été reporté deux fois en raison de la pandémie de Covid-19 dans l’objectif de laisser plus de temps à la commission électorale de palier à des problèmes logistiques. Mais malgré ces reports, ces difficultés logistiques persistantes et les violences inter-ethniques ont contraint un cinquième des 547 circonscriptions éthiopiennes à ne pas voter. Leur vote a été acté pour le 6 septembre prochain, mais aucune modalité de vote n’a été évoquée pour les habitants de la région dissidente du Tigré.

De plus, d’autres problématiques sont apparues au sein des régions votantes. Dans certaines, à l’instar de la région Oromia, la campagne électorale a été quelque peu étouffée. Celle-ci, pourtant région d’origine du Premier Ministre, regroupait d’importants partis d’opposition comme le Congrès fédéraliste oromo (OFC) et le Front de libération oromo (OLF). Ces derniers ont boycotté le scrutin afin de dénoncer l’arrestation de certains de leurs candidats et le saccage de leurs bureaux. La Commission éthiopienne des droits humains (EHRC) a d’ailleurs rapporté des « arrestations inappropriées », des intimidations et des « harcèlements » d’observateurs et de journalistes, avant et après le vote dans certaines circonscriptions. Plusieurs plaintes ont été adressées à la Commission électorale par des partis d’opposition à l’instar du Mouvement national pour l’Amhara.

Les élections législatives ont permis à Abiy Ahmed de tester son électorat et d’estimer le nombre de partisans pro-gouvernement malgré les multiples controverses auxquelles il fait face depuis quelques années. Cette victoire lui permet de rêver à un nouveau mandat. Pour autant, le scrutin taché d’irrégularités ne permet de valider, à l’international, la tenue démocratique de ces élections. Des enquêtes et missions d’observation ont été demandées par les États-Unis et l’Union européenne. Mais un espoir demeure quant à la tenue démocratique de ces élections si les régions les circonscriptions n’ayant pas voté pour le moment passeront bien aux votes le 6 septembre prochain.

Sources

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