Les Enquêtes du Sup – Ecologie: le chlordécone, effets d’une pollution économique

Le chlordécone, ou les effets d’une pollution économique

Une nouvelle enquête du Supplément Enragé consacrée aux conséquences du chlordécone, pesticide ayant provoqué de nombreux dégâts environnements et sanitaires, particulièrement aux Antilles, signée Peggy Skrzypek-Agricole, à qui nous souhaitons la bienvenue dans notre rédaction.

par Peggy Skrzypek-Agricole

Au début de l’année 2020 , des manifestations ont secoué la Martinique et la Guadeloupe. En cause, la perspective d’un non lieu dans l’affaire du chlordécone. Bien que ce scandale sanitaire touche des départements français, les métropolitains en ont peu entendu parler. Ce pesticide, employé entre 1972 et 1993 dans les bananeraies des deux îles a eu un impact sur l’économie locale, l’environnement,  la santé et le mode de vie de toute une population.

Source: Pixabay

Le chlordécone, une molécule controversée

Le chlordécone est un pesticide organochloré. Le site du laboratoire CAPINOV précise qu’il s’agit d’un « composé organique de synthèse dérivé du chlore ». Les organochlorés peuvent être exploités de diverses manières : solvant , réfrigérant , fongicidepesticide ou insecticide. Ils s’accumulent dans l’environnement et contaminent la chaîne alimentaire. Cette persistance a été mise en évidence dès 1960 aux USA, grâce à l’étude du Kepone comme le révèle Jessica Oublié dans son roman graphique « Tropiques toxiques ».

Dans certains pays d’Afrique, ainsi qu’en Guadeloupe et surtout en Martinique, le chlordécone a été utilisé bien après les révélations sur la dangerosité de la molécule, afin d’éliminer le charançon du bananier, un petit insecte qui a failli mettre à mal tout un pan de l’économie locale. Les larves grignotent le bulbe du bananier, ce qui le rend vulnérable.

Les conséquences sanitaires

L’utilisation massive de ce produit phytosanitaire durant une vingtaine d’années a durablement imprégné les sols, les nappes phréatiques ainsi que le littoral. Même si tous les territoires ne sont pas concernés, il en découle une pollution généralisée d’une grande partie des ressources en alimentation de la population. Les « légumes péyi », principalement des racines, sont très utilisés dans la cuisine familiale. Si l’on y ajoute la consommation régulière de poisson d’eau douce et de côte, le taux de chlordécone dans le sang dépasse la moyenne acceptable. Bien sûr, il n’y a rien d’équivalent à la contamination des travailleurs agricoles des plantations de bananes, mais on peut considérer que la nourriture a largement contribué à la chlordéconémie des 90 % de personnes imprégnées. Même si les recherches ne sont pas terminées,  plusieurs acteurs de la santé s’accordent pour dire que la présence de l’insecticide dans le sang serait à l’origine d’une hausse du cancer de la prostate. Celui-ci fait partie d’une surveillance épidémiologique accrue.

Des voix s’élèvent du côté des soignants : d’autres conséquences sanitaires semblent émerger. Les organochlorés étant considérés comme des perturbateurs endocriniens, ils engendreraient des cas de puberté précoce, de naissance précoce ou de problèmes de thyroïde comme le soulignent le Professeur Multigner, chercheur à l’INSERM en charge de l’étude Timoun dont les résultats sont disponibles dans le bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) et Josiane Jos-Pélage, pédiatre et présidente de l’AMSES (Association Médicale de Sauvegarde de l’Environnement et de la Santé).

Un pesticide qui pèse sur l’économie de tout un territoire

Malgré une alerte donnée très tôt concernant les dangers du chlordécone, les autorités ont validé son épendage, principalement pour des raisons économiques. La banane est le fruit emblématique des Antilles françaises. Depuis longtemps, elle joue un rôle important dans le développement de ces deux îles. Suite à la crise de la canne à sucre, elle devient même la première source financière de Martinique dans les années 1960. Pour soutenir ses départements, le gouvernement français prend donc la décision de prolonger l’utilisation du pesticide, aujourd’hui tant décrié. Une trentaine d’années après l’interdiction de mise sur le marché émise par les agences de santé américaines, les travailleurs agricoles sont encore en contact avec  ce produit déclaré dangereux pour la santé. De 1972 à 1993, il est considéré comme la seule solution efficace contre les parasites. Hors, les travaux actuels démontrent qu’il est possible de s’en débarrasser avec des méthodes phytosanitaires moins nocives. Ce qui préoccupait les décideurs de l’époque n’était pas tant l’impact écologique mais le rendement nécessaire pour rester compétitif. Il ne s’agissait pas uniquement de chiffre d’affaire. Sans l’exportation de la banane, le système d’approvisionnement aurait été mis à mal. En effet, pour réduire les coups d’importation des produits nécessaires, il faut que les conteneurs soient suffisamment remplis pour justifier leur circulation. Rappelons que le coût de la vie insulaire dépend du coût du transport des marchandises destinées à la population. 

Toutefois, ce qui a pu être considéré comme un gain à cette époque génère désormais des dépenses publiques conséquentes. Par exemple, le plan chlordécone IV (2021-2027) : celui-ci a été mis en place le 24 février de cette année. Le budget global prévisionnel est de 92 millions, répartis sur 9 pôles dont la santé et la recherche, pour lesquelles 66 % de la somme totale sont mobilisés. Les détails sont téléchargeables sur le site du ministère des solidarités et de la santé.

Source: Pixabay

Les « plans chlordécone », un pari sur l’avenir

La pollution au chlordécone a impacté tous les aspects de la vie des Martiniquais et des Guadeloupéens. Pour tenter d’y remédier, des institutions nationales et locales travaillent de concert. Pour exemple, le plan chlordécone IV déploit des stratégies autour de l’économie, des aspects sociaux, de l’éducation et de la formation, mais aussi de l’environnement et de l’alimentation. Des programmes de prévention et de formation modifient petit à petit les comportements quotidiens afin de diminuer l’exposition à la molécule. Entre autres, le projet jardins familiaux (JaFa) vise à contrôler la consommation des produits issus des terres contaminées. Après la détermination du taux de chlordécone, des conseillers accompagnent les personnes qui en font la demande. Il leur est proposé un suivi dont la première étape consiste à manger des légumes racines le moins souvent possible. L’animateur va aussi suggérer des plantations aériennes, moins sensibles qui permettent une diversification bénéfique.

Concernant les enfants, cette pollution particulière fait partie des projets pédagogiques des associations et des établissements scolaires. Ainsi, leur formation commence dès le plus jeune âge. Sachant que la décontamination pourrait prendre jusqu’à 700 ans, les personnes engagées dans cette lutte tentent de trouver un équilibre  entre la préservation d’un mode de vie empreint de tradition et une sécurité sanitaire salutaire.

Sources
  • Photo de couverture: Pixabay
  • Jessica Oublié, Vinciane Lebrun, Nicola Gobbi, Kathrine Avraam, Tropiques toxiques: le scandale du chlordécone, Steinkis (2020)

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