Les Enquêtes du Sup – Politique: Vague indépendantiste sur l’ « Europe unie »

Vague indépendantiste sur l’ « Europe unie »

par Théo Thuillier

«la Catalogne sera un État indépendant sous la forme d’une République » : ces mots de Carles Puigdemont, président de la Catalogne, ont fait l’effet d’un séisme en Espagne et dans toute l’Europe. En ces termes, M. Puigdemont réanime les anciens démons indépendantistes ayant tant éprouvés l’Europe. En parallèle, le Brexit s’affairait à redessiner le spectre politique de l’Europe en remettant sur le devant de la scène les volontés indépendantistes écossaises et nord-irlandaises.

Ces deux exemples d’actualités n’ont fait que mettre en exergue un phénomène aux multiples facettes qui n’est pas étranger au vieux continent. Bien que de tout temps des peuples aient réclamé leurs indépendances en Europe, on observe depuis quelques décennies maintenant une résurgence de ces revendications régionalistes ou indépendantistes parmi lesquels les Catalans, les Irlandais du Nord, les Corses, les Écossais ou encore la « Ligue du Nord » en Italie. Comme cette liste peut nous permettre de l’entrevoir, ces mouvements sont au cœur de l’histoire contemporaine du continent. C’est pourquoi près de 40% de ces mouvements se trouve en Europe (pays d’ex-URSS compris). Néanmoins, ces mouvements aussi divers et variés soit-il répondent tous à une logique plus ou moins semblable dont nous tenterons de dresser le portrait ici.

Régionalisme, indépendantisme, autonomisme: une classification complexe pour des mouvements hétéroclites

La notion d’indépendantisme est souvent utilisé pour définir tout un ensemble de mouvements hétéroclites : régionalisme, séparatisme, autonomiste, fédéralisme

En réalité, ces mouvements représentent tous, à des degrés et des ambitions différentes, une volonté de s’émanciper d’un pouvoir central afin de disposer de plus d’autonomie vis-à-vis de ce dernier. De nombreux facteurs peuvent expliquer cette volonté d’émancipation comme une identité commune liée à l’histoire de la région, à la langue parlée ou a une culture similaire ; mais cela peut également être lié à la situation économique de la région.

Laurent Davezies, professeur d’économie au CNAM, distingue quand à lui deux types de conflits liés à ces mouvements : les conflits prénationaux (des régions à forte identité se considérant comme historiquement maltraité) et les conflits post-nationaux (des régions généralement riches s’appuyant sur une identité commune plus ou moins forte pour réduire sa dépendance à un ensemble national).

De fait, appréhender ces mouvements n’est pas chose aisée, d’autant plus que le degré de leurs revendications tout comme les méthodes employées divergent : l’ETA au Pays Basque ou le FNLC en Corse utilisaient la violence pour faire passer leurs revendications tandis que le SNP en Écosse privilégie actuellement un recours aux urnes et à la politique. Malgré leurs différences, de grandes caractéristiques peuvent être dégagées au sein de ces mouvements indépendantistes modernes afin de comprendre qui demande l’indépendance et surtout pourquoi.

vague indépendantiste sur l'europe unie carte rfi
Carte des mouvements indépendantistes européens (Source: RFI)

L’accession à l’indépendance: un processus continu semé d’embuches

La dimension économique étant prépondérante au sein de ces mouvements, de nombreuses régions riches se mettent à réclamer plus d’autonomie. Ce n’est pour autant pas le seul facteur d’explication existant. On peut également recenser des raisons historiques comme des régions « annexées » plus tard à l’ensemble national et qui seraient par conséquent plus réticentes (Écosse, Corse) mais également des raisons liées au contexte international.

Dans les mouvements indépendantistes les plus mis en avant ces dernières années, comme la Catalogne ou l’Écosse, on remarque que ces régions partagent toutes des caractéristiques semblables à celles d’un État central classique : un territoire, une population et un gouvernement. Malgré tout, il leur manque un élément primordial : la possibilité de prendre des décisions et de forcer l’obéissance tout en assurant la sécurité interne et externe de la région concernée.

Si les justifications économiques prédominent comme la volonté de rester dans l’Union européenne (Écosse) ou une volonté de s’opposer à une forme de « spoliation fiscale » (Catalogne), ces mouvements sont tous à la recherche d’une reconnaissance de la part des autres États afin de légitimer la création de leurs États indépendants.

En effet, ces mouvements mettent souvent en avant un principe fondamental du droit international : le principe d’autodétermination issu de la Charte des Nations Unies de 1951. Ce principe émet l’idée qu’un peuple doit disposer d’un choix libre et souverain de déterminer la forme de son régime politique, indépendamment de toute influence étrangère. Ce principe revêt donc la nécessité d’obtenir deux acceptations : une acceptation interne et une acceptation externe. Or, ces mouvements contemporains disposent surtout d’une acceptation interne et très rarement externe, à la différence des territoires colonisés qui jouissaient, eux, d’un plus grand soutien international.

Des mouvements comme symbole d’un continent qui se divise

Ces mouvements, dans leur quête d’indépendance, remettent en cause de manière plus ou moins volontaire, un fondement même de l’Union Européenne. Cette dernière a fait reposer sa paix, depuis sa création, dans la continuité de la politique continentale menée depuis 1945, sur l’idée de la stabilité des territoires étatiques. Or, ces mouvements viennent remettre en cause cette stabilité en se heurtant à un second fondement du droit international : le principe d’intégrité territoriale.

Ce dernier émet l’idée qu’il existe « le droit et le devoir inaliénable d’un État souverain de préserver ses frontières ». Autrement dit, malgré une certaine autonomie accordée aux régions, l’État central sera toujours détenteur de deux compétences que sont la défense et la politique étrangère, et ce, en vertu de son intégrité territoriale. Ainsi, lorsque des régions comme la Catalogne ou l’Écosse revendiquent leurs indépendances, les États mettent immédiatement en avant une atteinte à leurs frontières en invoquant ce principe afin de délégitimer ces revendications.

Si l’indépendance totale est souvent prônée par les indépendantistes, ces causes permettent souvent à la région de disposer, à terme, d’une plus grande autonomie. Ainsi, on observe en Europe une fédéralisation progressive des États. Ces derniers se retrouvent à déléguer de plus en plus pouvoirs aux régions.

Ainsi, la construction européenne vient également augmenter la compétition entre les États ainsi qu’entre les régions. De cette compétition s’en découle des volontés plus ou moins affirmées de se libérer du « poids » que constitue la solidarité intrarégionale : les régions riches ne souhaitent plus partager leurs richesses avec les régions pauvres avec qui elles sont censées faire « nation » car ces partage les empêchent d’être compétitifs à l’échelle européenne et international.

Cette division interne aux États montre donc une certaine tendance géopolitique européenne où se côtoie une montée des mouvements indépendantistes à l’Ouest et un retour à une forme de néoimpérialisme russe à l’Est. Ce qui est surtout préoccupant, c’est l’absence de doctrine claire de l’Union européenne face à ces mouvements remettant en cause nombre de ses principes.

Une résurgence des mouvements indépendantistes liés à un affaiblissement de l’identité nationale et de la solidarité intrarégionale

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Le président de la Catalogne, Carles Puigdemont

Parmi les nombreuses causes expliquant la résurgence de ces mouvements, deux peuvent être dégagées comme des hypothèses plausibles.

La première cause pourrait être liée à un affaiblissement de l’identité nationale ainsi qu’à une montée du nationalisme. En effet, ces mouvements font la promotion de l’existence d’une « identité nationale commune » afin de rassembler une communauté autour d’une appartenance commune excluant de fait « les autres ». Ainsi, ces mouvements gomment presque totalement les particularités régionales au sein même de l’État. Dans ce vide politique, les mouvements dit « indépendantistes » viennent quand à eux promouvoir une « identité régionale » en tentant également de rassembler autour de valeurs communes comme la langue ou l’histoire. En bref, lorsque l’identité nationale faiblit, les indépendantistes ainsi que les identités régionales qu’ils défendent gagnent en popularité.

La seconde cause, dont nous avons déjà explicité quelques enjeux, pourrait être une remise en cause globale du modèle de solidarité intrarégionale dans les États occidentaux. Les régions riches comme la Catalogne ont de plus en plus de mal à redistribuer vers les régions les plus pauvres car elles ne voient pas d’intérêt à ce partage souvent considéré, par les indépendantistes, comme néfaste à la région. Ce partage minerait la compétitivité de la région dans un système économique mondialisé. Ce même système a crée une interdépendance entre les États mais également entre les régions dont le rôle dans l’économie mondiale est croissant. Face à cela, les régions cherchent une plus grande compétitivité qui s’acquiert par une plus grande autonomie défendue par les « indépendantistes ».

Si de nombreux facteurs peuvent expliquer l’existence et la résurgence de ces mouvements sur notre continent, ces mouvements nous en disent néanmoins beaucoup sur l’état de nos sociétés européennes. De ces mouvements doit découler une réelle prise de conscience sur la nécessité d’une intégration plus juste à tous les niveaux politiques, mais également sur la nécessité de prendre en compte nos diversités, et ce, au sein même de nos États modernes.

Sources

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