Indopacifique, futur grand échiquier de l’Europe ?

Indopacifique, futur grand échiquier de l’Europe ?

Alors qu’on annonçait outre atlantique la signature d’un nouveau « security pack » entre l’Australie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, l’Europe dévoilait, le même jour, sa nouvelle stratégie pour la zone Indo-Pacifique. Si ces évènements sont surtout dus à un hasard de calendrier, ils témoignent malgré tout de l’importance grandissante de la région dans la géopolitique mondiale.

Par Théo Thuillier

Qu’est-ce que l’indopacifique ?

Bien qu’il soit très difficile d’en dessiner réellement les limites, la zone indopacifique englobe généralement l’ensemble des territoires situés entre l’Océan Indien et l’Océan pacifique. La Commission européenne évoque quant à elle une définition plus large de la région indopacifique comme « une zone qui s’étend de la côte Est de l’Afrique aux États insulaires du Pacifique ».

On préférait auparavant la notion « d’Asie-Pacifique » pour désigner cet espace mais parler de « indopacifique » apporte une vision plus neutre et inclusive de la zone qui regroupe de nombreux pays asiatiques, certes, mais pas uniquement. On y retrouve des pays comme la Chine, le Japon, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Inde ou encore Madagascar.

Pourquoi est-ce une région importante ?

Les évènements récents dont la désormais célèbre « crise des sous-marins » ont révélé au grand jour l’importance d’une région souvent méconnue du grand public, mais où les grandes puissances du monde cherchent à y accroître leurs puissances et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, c’est une région extrêmement riche aussi bien en terme de ressources qu’en terme de main-d’œuvre. On considère que les trois cinquième de la population mondiale y réside avec deux pays comptant près de 1,4 milliard d’individus chacun — la Chine et l’Inde. De plus, on considère qu’elle produit environ 60% des richesses de la planète tout en générant les plus forts taux de croissance au monde. Cette dimension démographique et économique a d’ailleurs bien été comprise par l’Union européenne qui, aujourd’hui, est considérée comme le premier investisseur et le principal pourvoyeur d’aide au développement dans la région. La nouvelle stratégie de l’Union européenne publiée rappelle notamment que « les échanges commerciaux entre les deux régions sont plus élevés qu’entre toutes les autres zones géographiques du monde, le commerce annuel atteignant 1.500 milliards d’euros en 2019 ».

© Markus Spiske sur Unsplash

En plus d’être un eldorado économique, l’indopacifique est une région où les tensions sont grandissante. On considère assez volontiers aujourd’hui que c’est la région du monde où il existe les plus fortes tensions entre les États : conflit sino-américain, tension avec la Corée du Nord, tension sino-taïwanais autour de l’île de Taiwan … De plus, cette zone contient pas moins de 3 puissances nucléaires — la Chine, l’Inde et le Pakistan — sans évoquer les États qui s’impliquent de plus en plus en indopacifique comme la France ou les États-Unis, par exemple. De plus, la part des dépenses militaires mondiales de la région est passée de 20% en 2009 à 28% dix ans plus tard, ce qui témoigne des tensions existantes dans la région.

C’est donc une région au cœur de la géopolitique mondiale puisqu’elle réunit également 7 pays du G20, qu’elle rassemble 60% du PIB mondial et qu’elle compte un ensemble de routes maritimes extrêmement importante pour le commerce mondiale : détroit de Malacca, golfe du Bengal, mer de Chine méridionale… Avec l’influence grandissante de la Chine dans la région notamment au travers des « nouvelles routes de la soie », on comprend aisément la volonté et la nécessité pour les puissances occidentales de jouer un rôle important dans la région.

La nouvelle stratégie européenne en indopacifique

L’Union européenne dévoilait, ce 16 septembre 2021, sa nouvelle stratégie pour ce que Josep Borrell — haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité — considère comme le nouveau centre de gravité du monde.

Comme évoqué précédemment, l’Union européenne dispose d’une place importante dans la région et entend bien l’étendre davantage. Cette nouvelle stratégie entend porter haut la question de l’autonomie de l’Union européenne qui cherche à s’émanciper de la tutelle américaine pour développer sa propre autonomie en matière militaire et sécuritaire.

« La région indopacifique produit 60% des richesses de la planète tout en générant les plus forts taux de croissance au monde »

Au travers de cette nouvelle stratégie, elle entend surtout garantir l’accès aux voix maritime en indopacifique tout en répondant aux grands défis de notre époque : climat, transition numérique, sécurité… Elle entend surtout renforcer sa présence afin d’assurer la stabilité, la sécurité et la prospérité de la région. Bien qu’elle étende surtout collaborer avec les pays démocratique de la région — Japon, Corée du Sud, Nouvelle-Zélande, Taïwan, Australie, pour ne citer qu’eux — elle entend également conserver des liens avec la Chine notamment sur les enjeux climatiques. Par ce biais, elle cherche à se détacher de la position américaine qui prône une opposition avec la Chine. Vivement critiquée, l’Union européenne préfère mettre en avant un principe de « coopération, pas [de] confrontation ».

De fait, elle veut collaborer avec ses partenaires sur 6 points majeurs :

  • (1) la prospérité durable et inclusive ;
  • (2) la transition écologique ;
  • (3) la gouvernance des océans ;
  • (4) les partenariats numériques ;
  • (5) la connectivité ;
  • (6) la sécurité et la défense ; la sécurité humaine.

Par cette nouvelle stratégie, l’Union européenne entend donc surtout se doter d’une politique de soutien aux pays d’indopacifique et non de conflit, comme peut souvent le laisser prétendre la stratégie américaine. Elle se veut surtout être un acteur du développement de la région en accompagnant un essor déjà bien entamé.

Le partenariat AUKUS : une relance du concept « d’autonomie stratégique de l’Union » ?

Le partenariat annoncé en septembre 2021 entre l’Australie, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne a évidement sonné les européens. Ce qui se dégage surtout de ce partenariat et du timing délicat de cette annonce est la forte fragmentation des Vingt Sept au sujet de « l’autonomie stratégique » de l’union, évoquée préalablement.

La question d’une défense européenne a toujours émaillé les relations européennes que ce soit depuis la Communauté Européenne de Défense (CED), la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) ou encore l’Agence européenne de défense (AED). Les Vingts sept on donc toujours été divisé sur cette question mais les événements récents ont réveillés ces démons européens.

Cet accord tripartite témoigne surtout de la nécessité pour l’Union de s’affirmer sur la scène internationale en développant une vraie doctrine commune en matière de sécurité et de défense, afin de ne plus paraître impuissante dans ce domaine. Souvent présentée dans une opposition à l’OTAN ou à la prédominance américaine sur le continent européen, la définition et la mise en œuvre d’une telle autonomie stratégique s’avère néanmoins difficile.

De nombreux désaccords doivent être surmontés et de nombreuses questions doivent être éludées pour en arriver à cela. Le partenariat AUKUS, en remettant ce sujet sur le devant de la scène européenne, a surtout permis une avancée symbolique vers la création d’une défense européenne commune.

Si le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stolenberg, a clairement affiché sa contestation vis-à-vis d’une éventuelle « défense européenne », les derniers mots de Joe Biden, président des États-Unis, a de quoi faire rêver les plus rêveurs.  Dans un communiqué commun avec le président français, Emmanuel Macron, M. Joe Biden a jugé « nécessaire que la défense européenne soit plus forte et plus performante » tout en l’évoquant comme un éventuel complément à l’OTAN.

Ces déclarations devrait faire remonter la question de « l’autonomie stratégique européenne » sur le devant de la scène, reste désormais à voir ce que les européens décideront de faire : y croire ou y renoncer…

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